Les Mocassins

 

La femme n'avait pas eu la journée facile: L'escapade à Paris touchait à son terme, donc trop de courses à faire, autant de déplacements, quelques rencontres rapides à la dernière minute, un déjeuner avec l'homme au chapeau ému, et puis la cerise du gâteau : un au revoir troublant, salé, qui continua longtemps d'irriter sa gorge ce jour-là, et qu'elle ne voulait à aucun prix laisser monter jusqu'à ses yeux.

Non. Pas elle.

 

La femme qui n'avait pas eu la journée facile rentra à la maison afin de se préparer pour la soirée. Elle avait déjà décidé ce qu'elle voulait faire durant les quelques heures qui lui restaient dans cette ville. Elle s'offrira une « première fois », un cadeau qu'elle réservait généralement aux moments de grand désarroi. Elle lava ses longs cheveux noirs, les caressa sous l'eau et pensa : « Marie Madeleine récidive à travers moi, mais elle se gardera bien de se repentir cette fois ». Elle sortit, quelques gouttes perlant sur ses épaules, de ces gouttes qu'il ne faut jamais sécher, que seule une langue assoiffée d'étoiles doit convoiter, recueillir et boire. Elle dessina sa bouche, se parfuma, choisit une jupe au hasard (bien qu'elle soit du genre à ne rien laisser au hasard), et oublia- exprès- de porter un slip.

 

La femme qui oublia- exprès- de porter un slip dîna avec ses deux amis dans un restaurant où la gaîté forcée était de rigueur. Deux heures et trois bouteilles de vin rouge plus tard, ils commencèrent la tournée des enfers : C'était samedi soir, la nuit où tous les complexes sortent de leurs trous, où les tabous font la fête, et la plupart des clubs privés étaient pleins d'échangeurs frais et dispos. Non Monsieur nous ne recevons que sur invitation , Non Monsieur nous sommes déjà au grand complet . Enfin le trio atterrit sur une boîte située dans un garage sous sol rue du Cherche Midi.

 

***

 

Quelques coups discrets à la porte, et le cratère entrebâilla mollement ses lèvres. Un homme à la denture suspicieuse gardait jalousement l'entrée du volcan. Ma réaction immédiate fut de prendre l'expression angélique que j'adoptais jadis à l'école lorsque les bonnes sœurs voulaient me gronder pour une bêtise que j'avais bel et bien commise, mais que je m'appliquais à démentir avec ferveur. Nous sommes des gens bien Mon Frère laissez-nous entrer. Puis je me ravisai et incitai vite mon visage à prendre la direction opposée : Nous sommes des gens mauvais Monsieur vous ne le regretterez pas croyez-moi . Pendant ce temps je jetai des coups d'œil furtifs sur la terre promise derrière le rempart musclé. Que de choses cachées au-delà de cette porte à peine entrouverte, pensai-je ! Que de choses cachées qui ne se dévoilent qu'aux « méritants ». Réflexion suite à laquelle j'arborai une expression encore plus dépravée face au videur, déversant toute la débauche dont j'ai été, suis et serai capable dans un seul regard concluant.

Cette porte, donc, s'ouvrira ? Ou ne s'ouvrira pas ? That was the question.

 

Le type– autocollant- qui nous accompagnait m'avait consciencieusement répété (17 fois) durant le dîner que j'étais leur passeport d'entrée, et je redoutais secrètement les responsabilités qu'impose un tel « honneur », mais il avait raison. Car il a suffi d'une tournée inspectrice de bas en haut sur ma digne personne (l'homme à la denture suspicieuse n'atteignit même pas le niveau de mon regard, inutilement composé- ou plutôt décomposé- pour la circonstance). Un examen infrarouge donc, et l'antéSaintPierre nous fit magnanimement signe d'avancer.

 

A tâtons nous descendîmes les marches, à tâtons nous traversâmes les derniers mètres de notre hésitation, déchirâmes l'hymen (d'ailleurs de plus en plus élastique en ce qui me concerne) de notre éducation, et nous voilà à l'intérieur. J'imaginais tes yeux désapprobateurs qui m'accompagnaient à chaque pas et m'ordonnaient de rebrousser chemin. Mais n'est-ce pas toi qui m'écrivis suite à notre première rencontre : «  J'ai tellement aimé en toi cette liberté déconcertante, cette audace magnifique» ?

Que j'aille au bout donc, que j'aille au bout…

 

***

 

Il faisait très sombre dans la salle, mais les trois amis purent clairement distinguer que l'hôtesse qui les accueillit avait un décolleté plongeant lui arrivant jusqu'au nombril. Elle avança majestueusement ses seins et s'empressa de prendre leurs manteaux et leurs sacs. La femme qui voulait aller jusqu'au bout enleva tour à tour jaquette, pull, béret et foulard, avec la docilité des touristes japonais qui font confiance absolue à leur guide, et ne garda sur elle que son cigare (et le reste de ses vêtements bien sûr, ce qui n'était pas peu faire, vu la nudité exorbitante étalée autour d'elle).

 

C'était comme pénétrer dans la grotte d'Ali Baba, sauf qu'il n'y avait pas de trésors dans celle-ci : juste des coffres vides, des corps désenchantés et désenchantants sans brillance aucune, pierres non précieuses, fausses alliances et désalliances, colliers de peurs interminables, bracelets de joies artificielles, solitaires de verre brisé perdus dans les méandres de leur solitude. Une bouffée de déception envahit l'élève des bonnes sœurs. Plus elle regardait, plus elle se sentait mal à l'aise sur son fauteuil de velours rouge, car elle imaginait le cortège de frustrations moites et de faims sécrétoires qui s'y sont défoulées à travers le temps. Sale, tout lui paraissait sale et elle veillait à ce que sa peau ne soit pas en contact avec le tissu.

 

***

 

Que voulez-vous boire ? Du vin, répondis-je à la serveuse sans hésitation. Tu sais, depuis que je te connais j'exagère avec le vin car je sens qu'à chaque gorgée c'est toi qui coules en moi. Pour la même raison, cette boisson habile me met dans des états d'une lubricité incontrôlable. Ce n'est plus vraiment du vin. C'est tes lèvres et ton odeur et ta sève et ta langue et ton souvenir… Non. Pas ton souvenir. Parler de souvenir serait te condamner à un passé menotté, et le passé ne me dit rien s'il n'est pas aussi et surtout une main libre tendue vers un fruit qui mûrira. Je me vois donc voluptueusement allongée sur ton lit, entre une bouteille de Bordeaux et un rêve, le corps tendu vers ta coupe comme un arc ivre qui n'aspire qu'à lâcher prise, pluie de désirs qui ne veut que se déverser.

Car c'est la vigne qui mûrit le soleil, tu dois l'avoir découvert depuis longtemps…

 

Le rouge arrive, et toi avec. Je le bois avec délectation je te bois. En même temps je poursuis ma navigation dans ces eaux louches, dans cette atmosphère bondée et désertique, garnie d'anxiétés et chargée de désolation et de replis : c'était comme voler à travers un trou de serrure géant des pommes défendues. Il faut dire que malgré toute l'audace que je dégage j'étais bien déplacée dans le lieu. Même les hommes qui me scrutaient avaient dans leurs yeux un mélange de désir vorace et de « qu'est-ce qu'une femme comme elle vient faire ici ? ».

 

Je commençais à m'ennuyer un peu, je croisais et décroisais nerveusement les jambes lorsque soudain je me souvins que j'étais sans slip, la mémoire vigoureusement aidée par l'expression extasiée de l'octogénaire à la chemise déboutonnée et aux cheveux hirsutes qui était assis en face de moi. M'a-t-il réellement cligné de l'œil ? Se croirait-il Michael Douglas en face d'une Sharon Stone brune dans une version X de « Basic Instinct » ? Je lorgnai le type qui m'accompagnait, le pesant et le mesurant du regard, fis quelques calculs comparatifs rapides et me rendis compte que malgré tous ses défauts, je n'avais aucun intérêt à troquer mon autocollant ambulant contre ce Casanova flétri. Se dirige t-il vraiment vers nous ? Non je rêve, vite il faut que je me barre. Je décidai d'aller faire un tour dans les recoins de la grande salle obscure. Je me levai donc avec assurance, à la grande surprise de mon amie Y. qui avait peur même de respirer, et qui buvait de longues gorgées de whiskey à la suite. Mon bodyguard non échangeable se leva aussi, mais je lui fis signe de se rasseoir. Il obéit.

 

***

 

La femme qui mûrit le soleil prit tout d'abord la direction du bar. Un beau brun assis de travers chuchotait des mots à l'oreille d'une blonde aux cheveux bouclés et au soutien gorge débouclé. Sans arrêter de chuchoter il la remarqua, l'arrêta et lui sourit. Elle ne lui rendit pas son sourire, mais le dévisagea à son tour. Puis elle procéda à son inspection des lieux, et tomba quelques mètres plus loin sur une série de cellules adjacentes destinées apparemment aux ébats collectifs. Elle entre dans l'une d'elles : un homme tout habillé, la braguette ouverte, sodomisait une femme qui suçait un homme qui pressait les seins d'une femme qui masturbait un homme et ainsi de suite... C'était le sexe à la queue leu leu.

 

Malgré toutes ses réserves et son attitude blasée de vicieuse précoce, la femme constate que le sexe Live est quand même excitant à voir. L'interdit et l'insolite ne sont-ils pas les deux clitoris de la tête ? Elle observe de plus près et frissonne un peu car on avait intensifié l'air conditionné. Elle frissonne aussi parce qu'elle veut. La couronne des seins se dresse, crie, réclame une bouche, une langue, des dents. Il est des appétits despotes qu'une femme, quelle que soit sa bonne volonté masturbatoire, ne peut assouvir seule.

Heureusement.

 

***

 

J'approche encore plus. Je n'avais jamais vu de si près un homme faire l'amour- sauf ceux qui le font avec moi bien sûr, mais ce n'est pas la même chose (du moins je l'espère). J'avais l'impression d'être une chercheuse examinant des rats de laboratoire. Mais là il n'y avait pas de découverte à faire, juste l'affirmation d'une vérité établie : la certitude de l'indécence du besoin condamné à être épuisé une fois assouvi.

 

Les lèvres de la sodomisée-suceuse se promènent, descendent, escaladent. Sorcières, elles font disparaître puis réapparaître puis disparaître à nouveau le bâton magique de leurs envies. Je serre les poings. Mes ongles écorchent la paume de ma main comme si elle était un dos rêvé. Chaque égratignure est un cri d'envie et de délice: c'est ainsi que la lionne en moi marque son territoire. Le sodomisant et le sucé me somment chaleureusement de me joindre à la partie, mais je n'avais aucune envie d'eux. C'est toi que je voulais, c'est toi que j'invoquais.

Et c'est toi qui ne vins pas.

 

Je notai, ahurie et terrorisée, qu'aucun des aventuriers ci-présents n'utilisait de préservatif. Comment pouvait-on se permettre une telle sottise de nos jours ? Je fais marche arrière et décide de regagner ma place lorsque brusquement quelqu'un me tira par le coude. C'était le type brun qui chuchote à l'oreille des blondes. Je l'entraîne à la piste de danse. Comment tu t'appelles d'où tu viens tu as des yeux qui font mal moi c'est Michel je suis enseignant (tu parles !) qu'est ce que tu fais dans la vie tu es sûrement mannequin (typiquement dragueur mais lamentablement inefficace). Même moi la novice je ne voyais pas l'utilité, dans un endroit pareil, de faire ample connaissance (cette dernière eut-elle été étroite, à la limite je comprendrais), et je jugeai que Michel était sans doute un échangeur manquant de professionnalisme. En plus il disait «  cooooooool  » chaque 5 secondes et demie (je l'ai chronométré), ce qui était pour moi l'équivalent d'une douche glacée mentale. Je m'occupe de questions de cul-ture , eus-je envie de lui répondre, mais je laissai tomber car j'étais certaine qu'il n'allait pas capter la nuance (oui j'avoue que je pratique sans honte la discrimination sur base de Q.I.).

 

J'eus une folle envie de me défier, de me surprendre, de violer une nouvelle limite en moi. J'ôtai donc mon top noir et restai en soutien gorge. Je m'étonnai de ce geste comme à chaque fois où je suis imprévisible à moi-même. C'était une deuxième ‘première fois' : je n'avais jamais fait ça en public avant, et je veillai à garder une apparence désinvolte. Les autres clientes étaient beaucoup plus « exposées », mais je me sentais la moins habillée de toutes. D'ailleurs j'ai toujours été plus voyeuse qu'exhibitionniste. D'autre part je croyais entendre les gens chuchoter entre eux : Libanaise, elle est libanaise, elle a des parents libanais, des jambes libanaises, elle a bu du lait libanais, étudié dans une école libanaise, elle habite dans un appartement libanais et la crème hydratante pour le corps qu'elle utilise est libanaise ! Du sang arabe coule dans ses veines, qui l'aurait deviné ? Mais je balayai d'un coup de reins le poids de cette identité problématique, et profitai tout simplement du moment. Carpe diem , me murmuraient les grains de beauté éparpillés comme des milliers d'invitations indécentes sur ma poitrine.

 

Tu es scandalisé ? J'avoue qu'au début je l'étais un peu moi aussi, mais la nudité est un goût qui s'acquiert facilement. L'enseignant, lui, était aux anges, croyant que ma hardiesse était la conséquence directe de « l'effet Michel » (équivalent sur ma libido à l'effet réfrigérateur, vu la taille du cerveau du candidat). Qu'est ce que tu me manques, mon scandalisé! Tout manque: Notre complicité, nos fous rires, la poésie que nous sommes ensemble, ma retenue passionnée, ta passion retenue, ma chaleur sous tes mains et ton chapeau ému sur ma tête…Je sais, nous sommes des parenthèses l'un pour l'autre. Il faut que mon impatience de toi se résigne à cette frustration temporelle.

Mais pas tout de suite. Plus tard, plus tard…

 

***

 

La musique battait très fort. La femme qui avait des jambes libanaises s'ouvrit au rythme, complètement et délicieusement livrée au plaisir de se laisser aller à cette vague violente qui pénètre et emporte. Elle oublia tout : Guerre, guerres, grandes et petites, à l'extérieur comme dedans, solitudes, autodestruction, peurs, masques, gifles, manques, vulnérabilité, secrets, incompréhension, honte, trahison, culpabilités, mensonges… Autant de poignards (donnés comme reçus, mais quelle différence ?) que de vécus dans sa vie. Elle oublia les gaffes qu'elle avait commises, celles qu'elle commettra, et se mit à danser.

 

***

 

Je danse en pensant à toi : les yeux fermés, la tête ouverte, l'imaginaire coulant à flots. Je me balance lentement et t'appelle avec les hanches, les cheveux et les lèvres. Avec toutes mes lèvres. Je nous pille, nous invente dans les versions possibles et impossibles du rêve, et brûle. Et j'adore cette brûlure ancrée en moi, je la soigne, la maintiens, la nourris dans l'attente que tu la nourrisses à ton tour, sachant que trop de rêve nuit au feu, et que ce dernier a besoin de vrai bois de temps en temps afin de rester incandescent. Hélas, bûcheron, c'est à ce moment-là que je sentis la bouche franco-espagnole de Michel sur mon frêle cou libanais, et je me réveillai vite de ton absence pour la (le) remettre à sa place.

 

Le brave enseignant se consola en voulant me montrer ses prouesses en matière de Disco. Il était très flexible, presque impressionnant à force de souplesse (bien que la « rigidité », tu l'imagines, aurait été plus souhaitable dans le contexte ci haut mentionné). Enfin il s'agenouilla en dansant (Michel n'arrête pas de s'agenouiller « by the way   » ) et je profitai de l'amélioration du champ de vision pour jeter un coup d'œil sur le fameux fauteuil rouge où j'avais laissé mes amis une demie heure plus tôt : Je me rendis compte que Y., qui ne boit habituellement que du Coca light, avait ingurgité au moins 22 gorgées de whiskey de trop, car elle avait ôté elle aussi sa chemise, sans doute encouragée par mon exemple édifiant d'amnésique volontaire, et elle flirtait avec G. du haut de son wonderbra lilas. Mais zut, voilà que Travolta se relève et reprend ses chuchotements. Tu es trop belle je t'ai tout de suite remarquée tu as de la classe j'ai envie de toi allons faire un tour en arrière non tu ne veux pas ? Michel ayant chuchoté quelques mots de trop, je le rends à l'oreille de sa blonde et reviens sauver Y. d'un remords atroce le lendemain, mais ne trouve personne. Je reprends donc la direction des cellules.

 

J'en visite une deuxième. Un jeune qui ressemblait vaguement à un jeune qui ressemblait exactement à un rhinocéros que j'ai connu jadis est étendu par terre, sur le dos. A l'instant même où je traverse la porte, sa partenaire qui ressemblait, elle, à une girafe en string, était en train d'écarter son string et de s'asseoir sur lui. Elle le fait pénétrer lentement en elle et commence immédiatement à crier. Elle avait les cris perfectionnés d'une femme frigide mais je l'enviais quand même. J'adore la première pénétration, et si je devais choisir le moment que j'aime le plus dans un acte d'amour, je choisirai infailliblement celui-là : celui où l'homme m'écarte, la première seconde interminable où il me pénètre, me faisant un peu mal aussi car je ne m'ouvre vraiment qu'au contact de son sexe. Tous les préludes possibles, bien qu'ils me soient délicieux, n'y font rien. Et rien au monde n'égale cette sensation, cet accueil, ce versement violent et tendre du tout dans le tout.

 

Plus j'observais la frigide en string plus je l'enviais. Je n'en pouvais plus. Je choisis un coin obscur tout en restant debout. Je haussai ma jupe mais ne me caressai pas tout de suite : je me devais de m'exaspérer. Le rhinocéros chevauché à mes pieds par les cris perfectionnés ne détachait pas l'idée de son érection du mouvement de mes doigts.

 

Je choisis un coin obscur donc, et je me mis à t'imaginer avec moi dans l'une de ces chambres sordides, sur ces divans qui accueillent à leur insu la faim de deux corps, debout, assis, par terre, moi installée sur toi, t'enfonçant dans ma convoitise jusqu'à l'étranglement, toi allongé sur moi, me taquinant, me faisant souffrir, me refusant ce que je réclame afin de me le donner mieux après. J'ai imaginé mes cheveux éparpillés sur tes genoux, puis ta douce bouche entre mes cuisses, puis tes lèvres parcourant centimètre par centimètre le ciel étoilé de ma poitrine , puis ma langue en va et vient incessant sur la montagne grimpante de ton désir…

 

***

L'arbre se penche et la femme-rivière commence à couler. Lentement mais avec empressement, une main sort de l'onirique et glisse sur elle. Ce n'était pas la sienne. C'était tour à tour celle de chacun des hommes qui la convoitaient. De chacun ou de tous à la fois. Le parfait singulier pluriel. Ferme, forte, hardie, insatiable mais tendre : Une main qui sait. Une main qui, surtout, n'attend pas : qui prend. Sa tête s'allume, délire, brise. Elle s'aventure là où beaucoup de non–dits, de non faits et de méfaits attendent d'exploser. Le miel de ses yeux l'admire et chante. Ses doigts s'essoufflent, ralentissent, plongent, vagabondent à l'entrée du temple. Ils contournent, taquinent, voltigent puis reviennent.

 

Toujours debout, la femme écarte les cuisses pour s'accueillir et les resserre violemment. Sa main effleure le sourire vertical, l'entrouvre, le titille, insiste puis s'enfuit. Tantôt elle laboure et tantôt suggère. La source jaillit, le vin gicle.

Une langue, une soif, vite !

 

***

 

D'un seul coup je me fends ; l'air manque dans la chambre. Je retire mon doigt lentement, l'hume, le lèche. J'en enduis mes lèvres, comme si c'était ton sexe. Je m'enivre de ma de ta saveur : Sucs de la grappe originelle. Encore une fois. Profondément. Plus profondément. Jusqu'à déraciner le plaisir, l'arracher de ma terre et le planter dans ma gorge, dans ton cou, dans mes soupirs, dans tes oreilles, dans mon souffle, dans ta peau. Je te griffe sur l'épaule gauche sans faire attention. Je mordille ta lèvre supérieure, puis je la lèche, puis je la mordille…Je m'installe sur ta faim et j'évoque la façon dont tu contemplais hier mes cheveux se balancer sur mes épaules, dont tu touchais mes seins à chaque montée et descente. Même en gémissant, j'ai pensé à tes mains.

M'ont-elles entendue ?

 

Je reviens de toi. A ma droite le string avait regagné sa place entre les fesses plates de la simulatrice. A ma gauche, ainsi qu'au-dessus et en dessous de moi, flottait ma conscience tourmentée -mais outrageusement riche- de féline gourmande. Soudain, une paume gluante se pose sur ma nuque et m'oblige à quitter la table un peu trop tôt au goût du festin. C'était l'octogénaire aux cheveux hirsutes et à la chemise encore plus déboutonnée qu'avant. Tu as commencé sans moi ma biche ? Ca ne fait rien nous allons nous rattraper. Pas de panique. J'ai un regard spécialement conçu pour des circonstances pareilles : je le lui jette à la figure, et le sosie raté de M. Douglas retire vivement sa patte comme s'il s'était brûlé.

En fait, pourquoi « comme si » ?

 

Je sors et me remets à la recherche de Y. et G. En fendant les flots de sueur et de gémissements je me sentais comme un maître nageur allant au secours d'une paire de naufragés, car G. et Y. formaient sûrement le couple le plus vite- et le plus mal- assorti de l'Histoire (Henry Miller/Marilyn Monroe et rhinocéros/girafe inclus). Un black charmant en plein flirt avec l'amie d'enfance de son arrière grand-mère remarque mon air désemparé et ressent le besoin fraternel de me consoler d'un chagrin qu'il croit avoir deviné : la vie est belle profite ne sois pas triste tu es jeune tu es délicieuse bla bla bla écarte toute pensée amère de ta tête. (Devrais-je lui dire que c'était surtout le verbe « écarter » que je n'arrivais pas à écarter de cette maudite tête?). Il m'embrasse doucement sur la transparence du poignet. Mon pouls apprécie le contact de ses lèvres. Allons donc détends-toi je sais ce qu'il te faut pour être heureuse… Là, j'admets qu'il est parvenu à capter toute mon attention. Quelle merveille ! Cet homme, magicien peut-être à ses heures perdues, SAIT, par je ne sais quelle révélation qui me dépasse, ce qu'il me fallait pour être heureuse ! Et c'est quoi ? Lui demandai-je avec précipitation, m'attendant à une réflexion philosophique qui va bouleverser toute ma vie. La réponse vient, encore plus bouleversante de ce que je prévoyais : Il te faut un garçon des îles !

En fait ce qu'il me fallut vraiment, ce furent quelques secondes pour accuser le coup avant de rétorquer :

•  Ah, bien sûr, comment n'ai-je pas pensé à ça ? et tu es d'où, par hasard, toi?

•  De la Martinique.

 

Evidemment.

 

***

 

La féline gourmande laisse tomber Philippe le philosophe de la Martinique, elle laisse tomber aussi la malencontreuse envie d'être heureuse, et continue son exploration tout en cherchant ses copains. Elle visite tour à tour chacune des salles, et voit combien les gens s'y ressemblaient. Ils s'y ressemblaient tristement: des nanas à moitié dévêtues (on en croise désormais dans la rue en plein jour), des hommes au sourire déshydraté et au sans-gêne gêné, des femmes en guêpière et porte-jarretelles qui ressemblaient presque toutes à cette vieille tante oubliée qu'on visite deux fois par an.

 

***

 

Une belle brune aux seins lourds dansait lascivement devant une petite foule, et j'entendis quelqu'un dire qu'elle était algérienne. Je lui souris donc par solidarité arabe (Ah, la fameuse solidarité arabe !), elle m'attira vers elle par solidarité féminine, nous dansâmes ensemble par solidarité artistique, j'ai même tendu la main vers ses seins par solidarité esthétique! Mais notre belle histoire se brisa soudain lorsqu'un homme, qui avait 343 chaînes d'or attachées à son cou et qui était sans doute son rappeur de mec, vint me faire une proposition inconvenante impliquant trois personnes, un divan et une extrême solidarité corporelle à laquelle je ne pouvais raisonnablement adhérer.

 

J'étais sur le point de disparaître lorsque je vis juste en face de nous, au beau milieu de la salle, à côté d'une dame d'un certain âge (plus-que-troisième) qui criait- de plaisir ou à l'assassin ? On ne le saura heureusement jamais-, à côté donc d'une baisée qui hurlait comme si on l'égorgeait et d'un baiseur qui perdra vraisemblablement son ouïe plus tôt que prévu, je vis un type aux cheveux longs qui se régalait entre les cuisses d'une africaine sublime au crâne rasé et au corps indomptable. Malika (la danseuse algérienne) la connaissait : c'est une habituée de la boîte elle vient chaque vendredi et samedi elle travaille comme institutrice dans une école technique… Et puis, déçue  : elle te plait plus que moi ? Je ne pus m'empêcher d'imaginer toutes les « techniques » que cette belle panthère noire devait posséder à son actif. Elle portait des sandales à talons et je remarquai que ses pieds étaient une œuvre d'art. En reluquant les ébats du couple j'eus l'eau à la bouche, et ailleurs…

 

Pourtant l'institutrice chauve paraissait s'ennuyer ferme sous la langue de Tarzan, car elle se regardait lécher avec un détachement remarquable que je qualifierais presque de bouddhiste, et j'eus parié qu'elle dressait mentalement la liste des courses qu'elle devait faire le lendemain. (Elle trouvait sûrement beaucoup à redire à la technique cunnilinguistique de l'homme à la chevelure inutile). J'eus pitié d'elle mais je n'avais ni roman de Stephen King ni grille de mots croisés à lui passer. Secourable que je suis, j'eus même envie d'aller conseiller au lécheur de descendre un peu vers ses orteils, de goûter à ces petites cerises délicieuses, mais mes parents m'avaient appris depuis longtemps que c'était mal éduqué (et mal indiqué) d'adresser la parole à des gens qui ont la bouche pleine. Je laissai donc la panthère à son sort oral tragique, et me dirigeai vers le fond du labyrinthe.

 

C'est là que je découvris une pièce spécialement équipée pour les sado-maso avec un penchant mélo. Une grosse rousse couverte de piercing y clouait (littéralement) sur le mur un maigrichon imberbe couvert, lui, de tatouages : subterfuge apparemment destiné à compenser l'absence de poils et à le faire passer pour un dur. Malheureusement c'était tout ce qu'il y avait de « dur » en lui, et la perforée avait beau se démener avec ses engins pointus, sa poitrine ronde et ses hanches carrées, on ne voyait du dragon recroquevillé sur le pénis du type que le bout de l'oreille gauche (et encore, il fallait deviner !). Plus la dominante giflait le doux-minet, plus le pauvre dragon s'estompait. Au lieu de ‘sauvagement excitée', je sortis de l'endroit ‘cyniquement attendrie'. D'où je me dirigeai vers la salle de bain pour débarbouiller ma tendresse, et remarquai sur une console à ma droite un grand plat de bonbons à la menthe. Assis sur les bonbons un homme pris en sandwich entre deux Lolita dégrafait la réticence de l'une et le sang-froid de l'autre, tout en se débattant avec son pantalon et ses chaussures, qu'il n'arrivait pas à dénouer. Je faillis éclater de rire en me rappelant ta phrase d'il y a quelques jours : «  Les amants ne devraient porter que des mocassins  ».

 

***

 

La salle de bain était d'une propreté et d'un ordre fascinants. Qui eut pu deviner l'existence de ce havre d'hygiène et d'harmonie au sein d'un tel chaos ? Savon, serviettes, eau de toilette, sèche-cheveux, lingettes parfumées, cotons-tiges ( !), tout y était et même plus. Il y avait là deux ou trois femmes qui boutonnaient, déboutonnaient ou reboutonnaient leurs fantasmes. Indifférente à leur présence, la femme qui avait l'eau à la bouche- et ailleurs- se tint devant le grand miroir, entrouvrit le rideau de sa jupe et couva sa toison des yeux. L'homme aux mocassins lui avait demandé de laisser pousser les poils pour leur prochaine rencontre.

 

Elle se contempla, le rêvant bien enraciné dans ce jardin ardent qui le réclamait, et se dit : « La prochaine fois, à peine entré, je ne le laisserai plus sortir. Il restera là pour le restant de sa vie, nouvelle colonne érigée dans mon temple éternel, premier réfugié sexuel de l'Histoire, cuit à petit feu et sans cesse savouré, tendrement enveloppé par l'argile de mes désirs, à s'enivrer et à écrire les histoires que personne n'a jamais osé ni su écrire ».

 

***

 

Soudain la porte s'entrouvrit. La somptueuse panthère aux cerises irrésistibles fit son entrée dans la salle de bain. Elle avait un regard prédateur.

Elle me regarda.

 

En sortant j'eus la surprise de voir Y. qui se trémoussait sur l'estrade et flirtait avec la barre métallique dressée au milieu de la piste. Elle devait avoir cela dans les gènes quelque part, car elle dansait scrupuleusement bien comme si c'était son métier, et merveilleusement bien comme si c'était sa vocation. Incroyable ! Cette stripteaseuse en herbe est-elle la même fille qui me fait d'habitude des commentaires interminables sur les salauds-qui-ne-veulent-que-coucher-avec-nous ? Je fis le voeu qu'elle puisse oublier cette scène le lendemain, car elle ne me pardonnera jamais de l'avoir entraînée à cette apothéose de laisser-aller. Et je pensai fièrement que l'innocence, si elle existe, sert bien à quelque chose parfois : elle nous offre le luxe de la corrompre. Un luxe dont j'aime abuser.

 

Quelques accidents pareils plus tard, c'était vite fini le dépaysement, fini l'attrait de l'anonymat. Une fois l'expérience consommée, une grande lassitude me submergea. Il était déjà 4h30 du matin et je voulais rentrer boucler mes valises, et puis j'avais hâte, surtout, de prendre un bain. Je repère mes deux camarades, visiblement à bout de souffle dans leurs expérimentations, et nous filons. Devant le vestiaire un autre philosophe (décidément ces endroits sont propices à leur multiplication) prend ma fatigue et mon ennui pour de la timidité (moi ?) et me dit : tu es choquée ma petite ? Ce fut ta première fois ? Ici c'est la baise c'est pas l'amour, mais tu es trop jeune pour connaître la différence (moi ?).

 

***

 

Dans le taxi qui les emmena à Charles de Gaulle quelques heures plus tard, la femme qui connaît trop bien la différence regretta que les 22 gorgées de whiskey avalées par son amie la veille ne fussent pas 222. Car parcourue la distance entre le dévergondage amateur et la sobriété repentante, Y. ne cessa de se lamenter tout le long du trajet : Oh qu'avons-nous fait qu'avons-nous fait Mon Dieu? L'impudique résignée à son impudence écoutait sereinement son amie et soupirait : « Celle-là a encore besoin d'apprendre à ouvrir et fermer les fenêtres au moment opportun ».

 

Une fois le check-in accompli à l'aéroport, la femme qui sait ouvrir et fermer les fenêtres au moment opportun se laisse tomber sur un banc, déroule les paupières et sent son cœur se serrer un peu. Qui sait, pense-t-elle amusée, peut-être bien qu'il me faut un garçon des îles…

 

L'homme au chapeau ému lui sourit de loin.

Retour