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Une voix unique dans la littérature arabe d'aujourd'hui
Tahar BEN JELLOUN
Paris
3-10-2004
Nous n'avons pas l'habitude de lire dans le monde arabe une poésie aussi nue que celle de Joumana Haddad.
Nue, cela veut dire sans recours. Le poème s'impose par le refus et la rupture : Refus de masquer. Rupture avec l'allégorie se posant comme un voile sur le réel.
Joumana Haddad prend la poésie au pied de la lettre, ou pour être précis, au pied de l'arbre, car elle évoque le désir, désir féminin, avec ses échancrures, son mystère, ses tempêtes et ses brûlures.
Rarement une poésie aura été si près de cette mathématique des sentiments. Joumana Haddad nomme les choses, leur enlève la peau et parfums qui les rendent présentables. Elle les débusque à la racine, à l'origine profonde et les célèbre comme le chercheur d'or.
Mais cette voix poétique, unique à ma connaissance dans la littérature arabe d'aujourd'hui, ne s'encombre d'aucune négociation avec la langue et encore moins avec les convenances. Elle affiche l'impudeur et ne tombe jamais dans l'obscène, car l'obscénité s'étale dans les bons sentiments, dans la poésie fleurie de l'éloge et de la pitié. La poésie de Joumana Haddad prend d'autres chemins : les sentiers de traverse.
Chez Joumana Haddad, la beauté et l'élégance naissent de l'exigence. A quoi bon écrire si on peut s'arranger ? A quoi servirait le poème s'il prétend reproduire le réel ? Le poème est absence de savoir. Le poète est celui qui voit ce qui n'est pas visible ni dicible. Il soupçonne le réel au point de le rendre invivable.
Comme René Char, Joumana Haddad a « de la difficulté à se reconnaître sur le fil des évidences ». Sa parole soulève des questions comme de la terre qui procure au regard trouble et lucidité.
Joumana Haddad traque ce qu'elle vit, ce qu'elle imagine, ce qu'elle rêve et se défend en le proposant aux subtilités de la langue. Aux lecteurs de prendre le risque d'habiter ses rêves.
Elle est l'étrangère, non à son pays, mais au monde. L'étrangère est celle qui habite la nuit brûlante et baigne dans des mers de tous les mystères.
Sa poésie ne respire pas avec allégresse, je veux dire qu'elle ne respire pas dans le confort. Elle fait haleter, va aux limites et rejoint la nuit de ce qu'on ne peut traduire.